Des immeubles, une œuvre

Date de publication - 2013
Par Zoé Vaillant - Géographe Maître de conférences et chercheuse à l’Université Paris X Nanterre - la Défense

Texte de projet de recherche lors d’une résidence Art et Géographie Université Paris X Nanterre - La Défense Laboratoire Dynamiques sociales et Recomposition des Espaces

Le dispositif tricot : création d’interaction, appropriation de lieu

À mesure que la photographe observe les lieux, l’expérience du tricot interactif se met en place et vient nourrir la réflexion. Patiemment, tour à tour, des grappes d’individus tracent des lignes de laine, tricotant des branches en arborescence exponentielle et tentaculaire. Fruit direct de l’interaction des tricoteurs en activité, ces circonvolutions laineuses, aux multiples terminaux se font réseau, composition de rapports interindividuels et collectifs, grossissant au fil du temps.

Une intrusion : le hall d’immeuble revu et relu

L’installation du tricot dans l’entrée des immeubles bouleverse la perception, l’usage et le fonctionnement habituels du hall, lieu de passage quelconque.
Les passants butent sur une incongruité, s’arrêtent plus ou moins longuement. L’utilisation d’un mobilier personnel (des chaises de camping, légères et mobiles) suggère l’affirmation d’une subjectivité face à l’impersonnalité et l’anonymat des lieux : des personnes manifestent leur intention d’inviter des passants à s’asseoir.
Le hall devient temporairement un lieu semi intime que renforce l’activité de tricoter. En effet, dans les représentations, le tricot est associé à l’espace du foyer chaleureux, au cocon protecteur, familier, à une mère ou grand-mère qui tricote un objet douillet pour quelqu’un de la famille. La forme joue comme un foyer centripète. Dans une résidence qui n’a pas de foyer central, des habitants se rapprochent et se resserrent en un point chaud, éphémère, qui transfigure le hall,
devenant un espace d’appropriation.

L’installation du tricot dans l’entrée des immeubles bouleverse la perception, l’usage et le fonctionnement habituels du hall, lieu de passage quelconque.
Les passants butent sur une incongruité, s’arrêtent plus ou moins longuement. L’utilisation d’un mobilier personnel (des chaises de camping, légères et mobiles) suggère l’affirmation d’une subjectivité face à l’impersonnalité et l’anonymat des lieux : des personnes manifestent leur intention d’inviter des passants à s’asseoir.
Le hall devient temporairement un lieu semi intime que renforce l’activité de tricoter. En effet, dans les représentations, le tricot est associé à l’espace du foyer chaleureux, au cocon protecteur, familier, à une mère ou grand-mère qui tricote un objet douillet pour quelqu’un de la famille. La forme joue comme un foyer centripète. Dans une résidence qui n’a pas de foyer central, des habitants se rapprochent et se resserrent en un point chaud, éphémère, qui transfigure le hall,
devenant un espace d’appropriation.

Tricoter ensemble une forme antiréseau

Par le truchement du tricot qui rassemble, les résidents perçoivent ce qui les réunit : chacun tricote avec d’autres qu’il ne connaît pas mais qui ont le point commun d’habiter ici. Toute personne, parce qu’elle réside et passe par là, fait potentiellement partie du tricot. Il ne pourrait pas lui être refusé de tricoter. Chacun est légitime à tricoter du fait qu’il est ici chez lui. Ce caractère unifiant de l’activité pratiquée dans ce dispositif, est renforcé par son côté hors mode. Elle renvoie à une part d’ancestralité partagée par tous (1) plus qu’à des contours sociaux qui dessineraient un intérieur et un extérieur entre « ceux qui en sont » et « ceux qui n’en sont pas ». Ancestralité partagée dans un lieu où les résidents de passage viennent de partout dans le monde… À cette intimité qui rassemble, la nature du geste de tricoter ajoute une sensation de sécurité.

La répétition du geste, sa facilité, le plaisir de manipuler laine et aiguilles, de donner forme de façon immédiate et directe à quelque chose, actualise une sensation jubilatoire propre aux jeux enfantins. Le geste minuscule et répétitif est entraînant et communicatif. Le tricotage offre un rapport tactile et une relation bénigne avec les autres, donne une contenance légère aux silences parce qu’actifs et donne un rythme libre à la conversation. Ces interactions indirectes, en dehors
de toute finalité, sont apaisantes. Les tricoteurs partagent un temps qui dure, et non un projet (2), une complicité d’autant plus joyeuse que l’objet tricoté est « inutile ».
La forme fabriquée présente de multiples bras rattachés les uns aux autres sans arborescence hiérarchisée, sans centre. Elle figure celle d’un réseau en laine qui tel un commutateur instaure des interactions, met en lien. La couleur grise de la laine rappelle la fibre optique et les câbles qui aujourd’hui sont le support technique de la connectivité entre les espaces, entre les groupes et les personnes. Le mode de fabrication de la forme procède d’une puissance territorialisante inverse à celle d’un réseau virtuel. Un territoire est tissé par des gestes, des actes, du temps de durées variées, de la répétition, supports d’une appropriation (3).
À l’opposé, un réseau social virtuel se compose de points reliés par des relations d’équivalence qui visent généralement à gagner du temps. Par cette ambition de gain de temps, le réseau social virtuel tend vers l’immédiateté, cherchant à annuler ou fondre, temps et espace (4). Le dispositif tricot produit une concomitance spatiale et temporelle de personnes par petites grappes. Cette activité collective, répétitive coagule le flux des passants et encapsule le temps. La confection du réseau tricoté convoque des éléments qui génèrent du territoire : une pratique collective dans une certaine durée avec répétition, qui en mettant en jeu des opérations d’ordre corporel, occasionne une forme d’appropriation collective de l’espace. Dans ce dispositif, tricoter est un acte d’ancrage, ’enracinement dans la résidence.
Les tricoteurs partagent une expérience qui donne de l’épaisseur au temps et une forme à l’espace.
Ainsi, les tricoteurs du réseau n’ont-ils pas gagné – acquis – du temps et de l’espace en se territorialisant ?

Irruption de mailles, porte empreinte du lieu

La constitution du territoire repose sur des passages répétés dans des espaces partagés. Que ce soit en l’occurrence dans la résidence ou dans des espaces
immédiats ou plus loin, chaque trajectoire des résidents constitue, à force, une toile aux fils nombreux qui dessinent une surface géographique. Le réseau tricoté mis en scène dans divers endroits à l’intérieur et hors de la résidence marque ces appropriations territoriales emboîtées, qu’il porte à vue par la trace. Cette forme émane d’un processus territorialisant au cœur duquel se trouve l’intime. De sorte que lorsqu’elle est mise en scène elle y propulse la présence en creux des résidents interagissant. Le territoire, accumulation des chemins familiers et des intervalles qui les séparent se présente comme l’extension d’une demeure. Chaque résident
est amarré intimement à la ville diffuse, à la société urbaine, par ses déplacements, par ces flux vitaux. Ainsi, la forme réticulaire déployée dans les couloirs du RER, montre ces passages comme une extension de la résidence (5).


(1) Le tricot, le travail du nœud et du fil est une activité universelle : toutes les sociétés, communautés, hommes et femmes, ont toujours connu et pratiqué cette activité sous diverses formes.
(2) Antoine J.P., 2008 : Art, territorialité, réseaux, in Art contemporain et territoire, Ed. Tram, nov.2008, p. 27.
(3) Antoine J.P., 2008, déjà cité.
(4) Antoine J.P., 2008, déjà cité.
(5) Antoine J.P., 2008, déjà cité






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