Matérialiser les métaphores (extrait n°1)

Date de publication - 2011
Par Magali Lemens - Historienne d’art de la période contemporaine, commissaire et chargée d’exposition, enseignante chercheuse à l’Université de Rennes

Texte de catalogue d’exposition pour le Centre de création La Capsule - membre du Réseau Diagonal

[…] Le travail de Caroline Vaillant questionne les rapports à autrui,
en proposant une nouvelle contrainte à ces rapports humains, son dispositif plastique :
l’invitation à tricoter avec elle devant son appareil photo.
[…] Comme l’a expliqué l’anthropologue Claude Lévi-Strauss dans La pensée sauvage ¹ à propos de l’aptitude humaine à fabriquer quelque chose, un geste n’engage pas seulement des conséquences physiques (la réalisation de quelque chose) il engage aussi des significations métaphysiques ou intimes.
Ce sont ces significations concrètes et symboliques qu’interroge aussi Caroline Vaillant.
Le lien symbolisé et mis en acte recouvre-t-il complètement la signification qu’on donne usuellement et de nos jours aux mots et expressions parfois irremplaçables comme lier, relier, nouer, dénouer, embrouiller, connecter en réseau, couper le fil, tramer, tisser, etc. ? On sait combien ces métaphores ou images sont opérantes dans nos sociétés. Alors même que la pratique de ces gestes se fait rare, ces mots recouvrent des significations qui ne pourraient pas exister sans les images qu’ils évoquent, d’où la nécessité de l’artiste d’éprouver les métaphores en geste et en expérience.
Caroline Vaillant matérialise les métaphores.
Tricoter dans le processus de l’artiste, en dehors de l’utilité de la fabrication d’un objet déterminé, c’est mettre en œuvre les symboles. Quelqu’un qui tricote agite deux aiguilles qui s’entrechoquent, se poursuivent, se frottent et s’embrassent. Ainsi, lorsque deux personnes tricotent à deux, elles tiennent hacune dans leurs mains ces deux aiguilles distinctes qui ensemble, avec le fil entre elles, symbolisent déjà la relation qu’elles sont en train de vivre. Proches, avec ou sans paroles, en travaillant côtes à côtes ou face à face à l’entortillement du même fil qui deviendra cette étrange cordon, les deux personnes, comme les deux aiguilles qu’elles tiennent dans la main échangent, se frottent, discutent, et cela à la fois de façon intentionnelle ou complètement inconsciente.
Ce cordon (géant) tricoté aux deux extrémités est la trace matérielle de quelque chose qui nous manque cruellement aujourd’hui dans nos sociétés pressées, l’expérience : l’expérience vivante, vécue dans sa complexité, avec son côté imprévisible et sa perte de temps inhérente à tout ce qui tout à coup n’est pas déterminé par une utilité ou un but bien fixé, mais aussi l’expérience avec son implication physique et psychique et dans les risques que la réalité de nos confrontations avec les autres comportent. Cette expérience accumulée dans l’ensemble du Cycle du tricot insiste sur l’intériorité de l’expérience artistique, puisque la démarche de Caroline Vaillant intériorise le geste artistique. Lorsque l’artiste prend part aux scènes qu’elle provoque, la photographie n’est plus guidée par une scène extérieure captée par le cadre de l’appareil, mais déclenchée lorsque l’artiste éprouve l’expérience en train de se faire, depuis l’intérieur de la scène.
A distance, elle déclenche la prise de vue. La photographie est alors non plus seulement une trace du réel, mais de l’expérience artistique et métaphorique vécue de l’intérieur.

¹ Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage Paris, Pocket, 1990.


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